Lucie et les animaux

pictogramme livre ouvert

par Jacqueline Duno

 

 Lucie Delarue Mardrus aimait elle les animaux ? Pourquoi se poser la question ,diront d’aucuns d’entre vous puisqu’on le sait .

Oui, certes elle les aimait. Comment ? Pourquoi ?

La grande sensibilité de Lucie Delarue Mardrus dans toutes ses œuvres ne peut qu’amener à mon sens , une réponse d’abord très simple . Très attachée à son enfance, qu’elle a décrite à merveille,  toute petite elle a eu , comme ses sœurs, de nombreux animaux :parmi eux plusieurs petits cochons d’Inde , d’où le merveilleux poème où la seule critique que l’on puisse faire est l’usage du mot «  bibelot » pour cet adorable rongeur qui a fait le bonheur de nombre d’enfants et pourquoi ne pas l’écrire, d’adultes .

Poème

Aussi gentil qu’un bibelot
Le cochon d’inde erre et trottine
Entre un vieux débris de tartine
Et des épluchures pour lot

On le décore d’un grelot
Un revers de main le satine
Aussi gentil qu’un bibelot
Le cochon d’Inde erre et trottine

On rit de son menu galop 
Et de voir lorsqu’il se mutine
Un œil en bouton de bottine
Dans son minois falot
Aussi gentil qu’un bibelot

(Poème de Lucie, retrouvé lors de la vente aux enchères à Drouot et illustré par elle)

Mais chacune des six sœurs avait choisi un animal , et Lucie avait un coq. nommé « Poulet Malassis ». Elle écrira plus tard «  l’Enfant au coq » qui sera bien sûr inspiré aussi de son enfance. On peut sans doute s’étonner qu’une petite fille, en outre la dernière, ait choisi un coq ; certains en déduiront que Lucie avait alors une âme de conquérant . J’ignore pour ma part le sens qu’avait ce choix, mais si on lit avec attention « l’Enfant au coq », on peut déceler la grande passion qui unissait le petit maitre au volatile, et l’immense chagrin qui a suivi la mort du petit coq. Et puis, pourquoi pas un coq ?

Les animaux des petites Delarue en ont vu de toutes les couleurs ; les chiens se sont vu affubler de vêtements , les petits installés dans des landaus ; la chèvre aussi fut habillée. L’histoire ne le dit pas pour le coq . Mais c’étaient des jeux d’enfants .

En fait, Lucie avait besoin de la présence d’un animal à ses côtés, et on peut aussi estimer qu’elle avait , avec lui, un rapport ambigu, à la fois d’adoration, mais aussi de grande maîtrise sur eux ; elle a su «  mater »( quel curieux vocabulaire) un chien qui semblait avoir un fort mauvais caractère( ce qui peut être le cas de nombreux humains) d’un seul mot . 

Elle a été une cavalière émérite très vite , et on la voyait à cheval dans les rues d’Honfleur, montant ses chevaux ainsi que les hommes le faisaient. Quel beau texte sur l’équitation , et son avenir , nous a -t-elle aussi laissé. Et quel plaisir avait elle de monter toutes sortes de chevaux , avec amour et respect.

« Cet étalon arabe, il ne l’avait pas choisi sans raison ; C’était un de ces merveilleux chevaux entiers d’Orient, vifs comme des chêvres et dociles comme des caniches.. qui semblent saisir toutes les nuances du jeu, qui, plus médium encore que les autres chevaux, subissent le magnétisme du cavalier d’une façon presque surnaturelle »

extrait de ‘ La mère et le fils «  page 127 

 

Les mots de tendresse qu’elle utilise pour parler des chiens affamés et sauvages dans «  El Arab » , affichent son émotion et sa tristesse de les voir si malheureux .

«  ces chiens de rue..impossible de ne pas les rencontrer sans cesse avec leurs bandes mal peignées, … dans la morne indifférence de chiens qui n’appartiennent à personne. Beaucoup avaient leurs oreilles déchirées, soit l’oeil crevé, soit une patte cassée et raccommodée d’elle même.Pierre jetées ? Rixes pour un os.. bien des fois je leur parlais, leur caressais la tête.. les yeux devenaient tendres »

( extraits de « El Arab » de Lucie Delarue Mardrus)

Cet amour inconditionnel de Lucie  se retrouvera lorsque, adulte , elle vivra avec ses chiens dont celui qu’elle a peut être préféré , Rolleboise,et dont la mort la ravagera.

« Les yeux de Rolleboise étaient bleus comme des pervenches ;… Quand je lui avais déplu dans la journée, il gardait soigneusement rancune jusqu’à l’heure du coucher, pour me punir il détournait la tête avec dignité au moment où je venais l’embrasser sur les deux joues, ma façon quotidienne de lui dire bonsoir » .. » il était devenu d’une intelligence telle que je me demandais parfois s’il n’allait pas, un jour, se mettre à parler.. Le vocabulaire des mots qu’il connaissait devenait vraiment effrayant ».

extrait de Rolleboise

Cette mort de Rolleboise  est le début aussi pour elle de la période noire de sa vie puisqu’elle quittera , quelques temps après, le  Pavilllon de la Reine où elle demeurait.

 

Les méchantes langues  vont interpréter ce sentiment comme un refuge pour se consoler de ne pas avoir été mère . Et pourquoi faudrait il analyser la relation d’amour avec l’animal comme un pis aller de ne pas être mère ? Certes, Lucie a une ambivalence certaine pour tout ce qui concerne la maternité qui a à voir avec la sexualité . Elle a écrit de forts beaux romans sur la situation d’une fille mère . Mais l’ambivalence qu’elle a se double d’une réelle clarté qu’elle exprimera avec force, c’est que donner la vie est aussi donner la mort. Et la mort, c’est une chose que Lucie va connaître en perdant ses proches, notamment sa sœur Georgina, sa mère,drame qui nous vaut de magnifiques poèmes d’une tristesse sans nom . Et qui peut donc critiquer une personne qui refuse de donner la vie car elle ne veut pas donner la mort ? Certes, si cette position peut être vue sévèrement par l’Eglise par exemple , si elle pose un postulat qui condamne donc la vie, on peut dire que cette décision est égoiste. Chacun aura son interprétation . 

Ce n’est certainement pas ce qui a motivé son amour pour les animaux ; pour moi , seule sa grande proximité avec la nature qu’elle décrit si bien , notamment dans ses « Mémoires» , peut être une piste de réflexion sur la profondeur de ce sentiment. 

….
« des petits cercles de soleil tremblaient par places ; quelques pâquerettes se nichent aussi dans cette herbe pleine de constellations ; au fond du paysage , deux merles s’égosillent à tour de rôle, là où les arbres touffus et leur ombre toute aussi touffue se confondent, traversés de ciel bleu. Un ravissement de tout l’être me coupait la respiration. Etait-ce la première fois que mes yeux trop jeunes s’ouvraient à la nature ? »

(extrait des Mémoires de Lucie Delarue Mardrus)

 

C’est  donc bien une vénération pour cette nature et  ceux qui la peuplent, son amour éperdu comme elle dit pour les prés et les habitants de la campagne et de la forêt, son si grand chagrin d’avoir vu un merle mourir, sa proximité, je dirais du corps et de l’âme avec les animaux, qui habitent Lucie. Ces sentiments feront d’elle une des pionnières de la cause animale . Elle a eu ainsi avec Colette des dialogues fort intéressants ; elles rivalisaient d’anecdotes sur leurs compagnons à quatre pattes, elles faisaient parler leurs chiens, et elles créeront un comité de protection des animaux . Elles savaient également, Lucie surtout, parfaitement imiter leurs «  cris » .

Mais ceux ci lui rendaient à part égale tout l’amour qu’elle leur donnait.  Elle recevait de la part de pauvres chiens errants, quand elle revenait de promenades en Orient, l’hommage de » nos amis qui lorsqu’ils la voyaient , avaient à nouveau le regard tendre « ..

 Comment ne pas être en extase devant cette jolie phrase : 
« le sourire canin, fait surtout d’un mouvement des oreilles, apparaissait » ! 

Seule une femme, ou un homme, qui est en communion avec l’animal, peut recevoir sans se moquer, cette parfaite analyse des sourires de nos chiens.

Elle écrira aussi de jolis poèmes , «  les poèmes mignons » , qui sont destinés aux enfants. Monsieur André ALBERT SOREL, mon ami, depuis décédé, qui a écrit un livre charmant sur Lucie et en était un grand admirateur , a eu l’immense honneur et plaisir de se voir dédicacer , alors qu’il était âgé de 9 ans, un exemplaire de ces poèmes. Lui même était un grand ami des animaux. 

 

Le chat bleu

Ses quatre pattes, Minouchon
Les met souvent dans un manchon
Sa fourrure soignée est bleue
Depuis le front jusqu’à la queue

Quant à ses yeux tout grands ouverts
Ils sont noirs,tantôt verts,
Pour vous l’achever : tête ronde
Le nez le plus petit du monde

Se couche en long, se couche en rond
Sait miauler, sait faire ronron

( poèmes mignons réédités aux éditions de la Lieutenance)

   

L’hiver

L’hiver,s’il tombe de la neige

Le chien blanc a l’air beige »
….
Les oiseaux marquent les allées
Avec leurs pattes étoilées.

( poèmes mignons réédités aux éditions de la Lieutenance)

 

Quelle délicatesse et quelle sensibilité dans ces jolies poésies que j’ai lues étant enfant..

Lucie aimait les animaux, oui, et pas seulement ; elle leur reconnaissait une grandeur et une force qu’elle n’a pas octroyées aux humains ; je relis cette phrase » les idées des chiens sont plus impérieuses que celles des jeunes enfants » . Quelle connaissance de ce qu’est un jeune enfant qui est dans le «  je veux » alors que pour elle c’est l’idée du chien qui est plus forte ! L’idée du chien est effectivement impérieuse, l’idée c’est aussi pour lui l’amour total,et absolu qui est l’apanage du chien.

Oui, elle les aime et elle les place au pinacle puisqu’elle écrit « les animaux sont dans l’absolu, nous n’y sommes plus » . L’absolu , c’est encore , je pense, l’amour ; l’amour d’un animal n’est pas monnayé , il ne se galvaude pas , l’amour qu’elle a su donner aux animaux qui ont accompagné sa vie a été pur,  total, et partagé . Elle leur a été fidèle  comme ils lui ont été fidèles . Jamais sauf quand ils ont quitté la vie, ils ne l’ont peinée ; ils se sont contentés de l’aimer, elle leur a rendu la pareille . La qualité des sentiments de Lucie pour eux est extrême .

En me permettant ces quelques mots, en voulant interpréter ce que pensait Lucie, il reste bien entendu une part de personnel, qui peut être imprègne ces lignes .  

Elle me pardonnera certainement .

 

 Jacqueline Duno

 

Citations du texte :

«  les poèmes mignons » éditions la Lieutenance
«  les mémoires »
«  El arab » édition Ferenczi
«  la mère et le fils » éditions Ferenczi