Lucie Delarue-Mardrus, une figure honfleuraise

pictogramme livre ouvert

par Nelly Sanchez
(Conférence à la médiathèque Maurice Delange à Honfleur samedi 21 septembre 2019)

 

Mesdames, messieurs, je vous remercie d’être venus cet après-midi pour évoquer cette « Figure de proue » de la Normandie qu’est Lucie Delarue-Mardrus, et plus particulièrement d’Honfleur dont elle est native. Je ne prétends pas vous offrir un portrait fidèle, exempt de tout mystère, de cette femme d’exception mais seulement vous faire partager mes impressions, mes questionnements.

Nombreuses sont en effet les interrogations qui subsistent concernant son existence et ce, en dépit de l’autobiographie qu’elle donna et qui parut sous le titre Mes Mémoires, en 1936 chez Gallimard. L’auteure, elle-même, reconnaissait dans son avertissement au lecteur joliment intitulé « Des îlots dans l’océan », ne brosser qu’un autoportrait imparfait. Elle entendait, « dans un océan d’oubli, laisser émerger quelques îlots et archipels de souvenirs afin d’établir (sa) vérité ».

Ce portrait, aussi sincère soit-il, ne satisfait pourtant ni la chercheuse ni la lectrice que je suis. Il ne révèle qu’imparfaitement la complexité de cette personnalité hors du commun, il simplifie trop ce parcours de vie, omettant de révéler comment les rencontres se sont faites et les amitiés défaites. Je sais que la mémoire est peu fiable, que l’inconscient brouille les repères, occulte les évènements parfois, invente aussi des relations de cause à effet… Les documents autobiographiques ne peuvent répondre à toutes les questions et les nombreuses interventions de cette femme de lettres dans la presse (interviews, enquêtes… etc.) ne nous sont pas non plus une ressource fiable dans la mesure où, comme l’a très justement souligné Patricia Izquierdo dans « Postures et Impostures de Lucie Delarue-Mardrus de 1908 à 1939 », celle-ci s’est forgée une image conforme à l’attente du public… Sans doute faut-il se tourner vers ses nombreux écrits, 41 romans en 31 ans, sans compter les nouvelles publiées dans différents journaux, les inédits qui sont souvent des poésies pour trouver des éléments de réponse et découvrir sa personnalité sans fard ni faux-semblant… Ce sont donc les réflexions qui ont germé au cours de ce lent travail de patience que je vous livre aujourd’hui.

Cadette de 6 filles, Lucie Delarue est née en 1874, le 3 novembre. A en croire la légende familiale, ce nombre étonnant d’enfants pour un couple bourgeois ne serait dû qu’au désir paternel d’avoir un garçon. Est-ce à cause de cet espoir déçu que la figure paternelle semble n’avoir été qu’une ombre dans l’existence de Lucie Delarue-Mardrus et dans celle de ses sœurs ? Fils d’un avocat de Rouen, M. Georges Delarue fut lui-même avocat à Paris. Souvent absent, il faisait la navette entre la maison familiale rue des Capucins à Honfleur (devenue « rue Lucie Delarue-Mardrus ») et son pied-à-terre parisien, aux allures de garçonnière. Les fréquentes incartades de Monsieur mettaient Madame dans une rage folle. Lucie Delarue-Mardrus fit revivre cette figure paternelle volontiers présentée comme distante ainsi qu’une partie de son enfance dans Le Roman de six petites filles (1909). Nous sommes loin du portrait sensible et idéalisé que brossa Colette de sa mère dans Sido, Lucie Delarue-Mardrus s’attacha à montrer son père en train de séduire la gouvernante anglaise ! Malgré les fréquentes tensions entre les parents, Lucie semble avoir vécu une enfance choyée et insouciante. Elle grandit entre une gouvernante anglaise qui lui apprit de bonne heure l’anglais et le solfège, et une mère attentive mais distante. Si cette rigueur que l’on retrouve chez ses deux parents était de mise dans leur milieu social, elle ne la fit pas moins souffrir. Nombreuses sont en effet les pères distants, voire hostiles, comme dans Graine au vent (1926), L’Ange et les pervers (1930). Que penser de cette figure maternelle dans Toutoune et son amour (1919) qui, pour mener une vie mondaine à son aise, confie sa fille à une paysanne ? Elle ne consentit à vivre avec sa fille qu’elle trouvait laide que parce qu’elle fut abandonnée par son époux… 

En 1880, la famille Delarue s’installa dans une vaste demeure à Saint-Germain-en-Laye. La scolarité de Lucie fut si laborieuse que ses sœurs la surnommèrent « Simplicie de Gros-Sot »… De son propre aveu, elle était dernière en tout sauf en français. Sa mère elle-même semble d’ailleurs avoir été convaincue qu’elle était « simple ». Comment ne pas rapprocher son enfance de celle de personnages également déconsidérés par leur entourage ? Ainsi Anatole (1930), une petite fille qui est méprisée par ses tantes alors qu’elle possède une voix superbe, Un Cancre (1914) ou encore La Petite fille comme ça (1927) qu’est Roxane, fille de comédiens ridiculisée par ses camarades puis confiée à une lointaine parente… Cet isolement et cette incompréhension de la part de sa famille l’amenèrent à tenir, au moment de sa communion, un journal intime d’abord – cet exercice était d’ailleurs préconisé par l’Eglise- puis à écrire un roman inachevé. La réalité ne cessa de s’immiscer dans l’univers jusque-là préservé de Lucie Delarue ; c’est à cette époque qu’elle découvrit « l’animalité de l’homme » et qu’elle vit ses sœurs aînées (Alice et Marguerite) se fiancer, se marier puis tomber enceintes. A ces départs, certainement douloureux, s’ajouta un changement géographique. A partir de 1886, la famille Delarue quitta Saint-Germain-en-Laye pour Paris, ce qui signifie que le père, autrefois si indépendant, habitait désormais sous le même toit que son épouse et ses filles. Quelle raison motiva un tel changement d’existence ? La famille connut-elle un revers de fortune qui l’obligea à diminuer son train de vie ? La dot des aînées ne peut, à elle seule, justifier ce nouveau mode de vie.  Les étés continuèrent à se dérouler à Honfleur, au château du Breuil cette fois. Lucie y découvrit le quotidien des paysans normands ainsi que leur parler dont elle s’imprégna et que l’on retrouve notamment dans L’Ex Voto (1922).

Si la jeune fille renoua, à Paris, avec l’ennui des cours, elle  découvrit aussi le théâtre et la fascinante Sarah Bernhardt. Elle songea même un temps à devenir comédienne. Elle fut même présentée à La Divine qui semblait connaître Mme Delarue, puisqu’elle la présentait comme « cette pauvre femme restée veuve toute jeune avec tant d’enfants ! ». En 1892, Lucie et sa sœur Georgina entrèrent à l’Institut Normal Catholique pour y préparer leur brevet qu’elles obtinrent. Ces années à l’Institut, parmi les plus belles de son enfance, sont évoquées dans Le Pain blanc (1923) ; la jeune Elise y est pensionnaire, quelque peu oubliée de son père médecin. A sa sortie du pensionnat, ruinée, elle doit faire le difficile apprentissage de la vie… A la fin de sa scolarité, Lucie fit ses débuts dans le monde, fréquenta les soirées organisées par ses sœurs ; elle se découvrit douée pour la récitation et les imitations… Quelques flirts s’ébauchent, le baiser donné par un soupirant musicien la laisse froide et désillusionnée… elle s’attendait à mieux ! Seul celui qu’elle échangea avec l’amie de sa sœur Charlotte l’enflamma… Elle se jeta alors dans l’écriture, composa des poèmes… C’est à cette époque qu’elle fut reçue par François Coppée à qui elle avait soumis ses poèmes. Le grand homme lui conseilla de se consacrer à des tâches plus féminines… Si la réflexion de l’académicien ne surprend pas en cette Belle Epoque misogyne et inquiète face aux velléités féministes, l’entretien accordé à la jeune Lucie soulève des questions. Qui lui permit de rencontrer ce poète ? Son père ? Il semble le seul, de par sa profession, à avoir pu obtenir un rendez-vous pour sa fille, alors poétesse débutante et inconnue. Celui-ci devait donc connaître son activité littéraire ainsi que sa production ; Lucie avouait d’ailleurs qu’elle composait ses poèmes au dos des plaidoiries paternelles… Bien qu’elle ne le reconnût jamais, elle eut donc très tôt  le désir de percer dans le milieu littéraire. De diverses manières, ses proches l’aidèrent dans  cette entreprise ; son fiancé du moment, « Gaston de B » la présenta à Sully-Prudhomme, sa sœur Charlotte fit parvenir un de ses poèmes à Marguerite Moreno qui le récita lors d’une fête donnée par Le Journal. Un de ses flirts, « Impéria », amie de Charlotte, lui permit de publier un de ses poèmes dans Le Gaulois. En 1896, Lucie était publiée dans les colonnes de La Fronde, sous le pseudonyme « Luce Dalrue », pour rendre compte d’une de ses visites à Sarah Bernhardt puis d’un récital de poésie. Sans que l’on sache qui la chaperonnait, la jeune fille se retrouva à fréquenter les thés littéraires, sympathisant notamment avec Marie Bengesco (écrivaine qui reçut le prix de l’Académie en 1914 pour son Mélange sur l’art français). Cette dernière lui permit de rencontrer Emilie Sirieyx de Villiers ; c’est à cette dernière que l’on doit une des premières biographies critiques de Lucie Delarue-Mardrus en 1923. 

C’est également grâce à Marie Bengesco que Lucie  rencontra celui qui devint son époux, le Dr Joseph-Charles Mardrus (1868-1949), médecin de formation, orientaliste et traducteur des Contes des Mille et Une Nuits. Cet intellectuel, d’origine égyptienne, connaissait alors un succès grandissant en ce début de 20e siècle. Lors d’un dîner chez Marie Bengesco, il tomba sous le charme de la jeune normande et de sa poésie. Ils se marièrent le 1er juin 1900, en tenue de cycliste. Lucie devient Mme Delarue-Mardrus. Ce mariage interroge à plus d’un titre. Comment la famille Delarue, famille bourgeoise antidreyfusarde et conservatrice, a-t-elle pu accepter un tel gendre, dont les valeurs étaient aux antipodes des siennes ? S’est-elle sentie obligée d’accepter ? Lucie avait alors 26 ans, ce qui est vieux pour une jeune fille. Elle avait déjà coiffé Sainte-Catherine ! Voulait-on mettre un terme aux rumeurs concernant ses amours féminines et, notamment, sa passion pour « Imperia » ? Le Dr Mardrus avait-il besoin de s’intégrer dans la société parisienne ? A moins qu’il ne s’agisse d’un mariage d’argent comme ce fut le cas pour Marie de Heredia -future Gérard d’Houville- ; celle-ci n’épousa Henri de Régnier que parce qu’il avait accepté d’éponger les dettes paternelles. Ce parallèle est autorisé par la lecture du Beau baiser que Lucie Delarue-Mardrus publia en 1929. Le comte de Castelon, qui emprunte des traits au Dr Mardrus, épousa Patricia Dane, un double idéalisé de l’auteure. Il est décrit comme un

« Seigneur haut perché, large d’épaules, aux petits yeux inquisiteurs et noirs, il était, avant tout, fier de sa belle barbe aux reflets roux qui le consolait un peu d’être sourd. Les millions qu’il possédait lui permettaient tout, même d’acheter une éblouissante épouse de dix-huit ans qui ne l’aimait pas » (p. 76). 

D’autre part, pourquoi Lucie accola-t-elle son nom d’épouse à son nom de jeune fille ? Sur la scène littéraire, elle est la seule à se cacher derrière l’autorité paternelle et maritale. Ses consœurs choisissaient de prendre un pseudonyme masculin (Pauline Marie Tarn signa ainsi René Vivien avant de féminiser son prénom…). Point de voyage de noces, l’Exposition universelle offrait tout le dépaysement nécessaire à ce jeune couple. Le Dr Mardrus semblait surtout préoccupé à organiser le premier recueil de poésie de son épouse, Occident, qui parut en octobre 1900. Ce titre fut diversement accueilli par la critique. Saint-Georges de Bouhélier y voyait « un début qui promet(tait) : Mlle (sic) Delarue-Mardrus a des poèmes non pas beaux, mais éclatants souvent ; une inspiration ingénieuse et franche, un lyrisme fort éloquent rendent le volume intéressant tout à fait ». Dans Les Annales politiques et littéraires, ses vers furent jugés « heurtés, inégaux, farouches. L’inspiration de Mme Delarue-Mardrus est sombre, désespérée ; elle chante la mort avec volupté ». Ce n’est pas ce demi-succès qui la lança mais la cabale menée par Robert de Montesquiou. En mars 1902,  celui-ci l’invita dans le dessein d’humilier Anna de Noailles, également conviée. Certains journalistes, dont Jean Lorrain, se vengèrent en publiant des articles à clef dans Le Journal. Lucie devint le centre d’intérêt de la presse mondaine qui s’empara de son image, commenta ses faits et gestes. Désormais connue, elle publia ses poèmes dans de nombreuses revues, participa à des enquêtes, comme celle de La Revue Blanche sur l’enseignement. Elle fut l’une des rares femmes à y participer aux côtés de Marcelle Tinayre et d’Andrée Téry. Pour cette même revue, elle donna des comptes rendus de lecture dont un sur L’Immoraliste d’A. Gide à qui elle emprunta le titre de son nouveau recueil Ferveur (1902). C’est d’ailleurs dans ce recueil que l’on trouve le plus célèbre poème de Lucie Delarue-Mardrus :

L’odeur de mon pays était dans une pomme.
Je l’ai mordue avec les yeux fermés du somme,
Pour me croire debout dans un herbage vert.
L’herbe haute sentait le soleil et la mer,
L’ombre des peupliers y allongeait des raies,
Et j’entendais le bruit des oiseaux, plein les haies,
Se mêler au retour des vagues de midi.
Je venais de hocher le pommier arrondi,
Et je m’inquiétais d’avoir laissée ouverte,
Derrière moi, la porte au toit de chaume mou…

Combien de fois, aussi, l’automne rousse et verte
Me vit-elle, au milieu du soleil et debout,
Manger, les yeux fermés, la pomme rebondie
De tes prés, copieuse et forte Normandie !
Ah! je ne guérirai jamais de mon pays !
N’est-il pas la douceur des feuillages cueillis
Dans la fraicheur, la paix et toute l’innocence !

Et qui donc n’a jamais guéri de son enfance ?

La présence marquée de la Normandie dans ses poèmes  lui vaudra d’être cataloguée parmi les écrivains naturistes et régionalistes… En 1902, Lucie Delarue-Mardrus fit la connaissance de Renée Vivien avec qui elle sympathisa ; elle rencontra également son ex-maîtresse Natalie Clifford Barney avec qui elle eut une brève liaison (fin nov. 1902-fin août 1903). Ces deux femmes restèrent proches toute leur existence. Est-ce pour faire taire les médisances ou parce que le Dr Mardrus voulait se consacrer à la traduction du Coran que le couple décida de parcourir le Bassin méditerranéen ? Au cours de ce voyage, Lucie eut pour mission d’écrire des articles, des chroniques de voyage pour Le Journal et Le Gil Blas illustrés de portraits d’elle. En juillet 1906, la revue La Vie heureuse publia encore des photographies et un article à propos de son voyage à Ain-Sefra et dans le Maghreb. Elle y fit la rencontre d’une autre romancière, Myriam Harry, laquelle exploitait également l’engouement français pour l’Orient. A la fin de sa vie, elle publia un recueil de souvenirs Mon amie Lucie Delarue-Mardrus (1946). A son retour en France, en 1904, Lucie n’eut que le temps d’intégrer le tout nouveau jury Vie Heureuse qui deviendra, en 1914, le Prix Femina. Ses membres, à l’âge souvent canonique, lui inspirèrent l’irrespectueuse Ballade des rombières… Un nouveau voyage, en Algérie cette fois. De retour en France, elle publia Horizons (1905). Les journaux tâchèrent d’obtenir sa collaboration ; elle s’essaya à des contes rapidement jugés trop morbides pour Le Journal. Dans les colonnes du Matin, elle tint un temps la rubrique « Du chignon au cerveau » composée de billets d’humeur qui donnent à découvrir une femme de lettres bien conservatrice : point de revendication féministe… Elle déclarait ainsi que « la femme n’est qu’une bête divine ». 

Forte de sa notoriété, elle ne publia aucun titre majeur pendant 3 ans. Elle renoua avec Honfleur pour s’installer au « Pavillon de la reine », une demeure relevée de ses ruines grâce au Dr Mardrus. C’est en publiant son premier roman qu’elle renoua avec l’écriture.  Marie fille-mère (1908) déçut la critique et le public qui s’attendaient à des souvenirs orientaux… Ceux-ci servirent pour camper le décor de La Monnaie de singe (1912). Aux lecteurs curieux de détails intimes, elle donna Le Roman de six petites filles (1909) avant de partir en Turquie, mandaté par Le Journal pour mener une enquête sur les harems, au lendemain de la Révolution des jeunes Turcs. A son retour, il semblerait qu’elle ait subi une ovarectomie. Elle fut opérée en 1909 par le Dr Pozzi. Sa lettre de remerciement, accompagné d’un poème humoristique, subsisterait. En 1910, elle enterra son père dans un Paris en proie aux grandes inondations puis elle repartit en Egypte rencontrer enfin sa belle-famille. 

En 1914, Lucie Delarue-Mardrus état à l’apogée de sa renommée. Elle se multipliait pour donner des conférences, des articles de journaux et écrire des romans qui inaugurèrent, comme Le Cancre (1914), son sujet de prédilection : l’enfant. On pourrait la croire comblée si son époux ne lui signifiait la fin de leur mariage… Leur union ne fut dissoute qu’en 1923. Pour parer ce coup rude, elle s’étourdit de travail : elle apprit le violon, exposa ses aquarelles chez Bernheim -une expo qui attira Mirbeau alors très malade. La guerre éclata, la fête s’arrêta. Les premiers temps de la Grande Guerre la trouvèrent à Honfleur, comme infirmière à l’hôpital. Sa maîtrise de l’arabe lui permit de devenir « Madame Arabe » et de soigner ainsi les soldats nord-africains. Cette expérience lui inspira Un roman civil en 1914 (1916). Y est peinte celle qui devint son médecin traitant et son amie, Jacqueline Fontaine. Pour faire face aux demandes des journaux (mais certainement aussi à cause de l’avancée des troupes allemandes), elle quitta Honfleur pour se réfugier dans son nouvel appartement, aussi exigu qu’une boîte à chapeau, aménagé par le Dr Mardrus. Si elle consignait dans ses Mémoires la joie de découvrir ce nouveau home, il semble que la vérité ait été tout autre : elle se plaignit amèrement à Myriam Harry que son époux avait vendu ses affaires aux enchères… Dans ce même immeuble, quai d’Orléans, habitait Valentine Ovize, dit « Chattie ». Il est plus que probable que les deux femmes se connaissaient avant l’aménagement de Lucie aussi le choix du Dr Mardrus n’était pas si hasardeux que cela. Il espérait ainsi laisser son ex-femme entre de bonnes mains ; Lucie elle-même reconnaissait avoir besoin de « quelqu’un sur (sa) route pour (la) prendre par la main et (la) diriger dans les sentiers qui n’étaient plus ceux du songe et de l’imagination les seuls où (elle savait se) reconnaître » (Mes Mémoires, p. 208). Elle fut d’ailleurs surnommée « l’enfant » par Chattie. Désormais seule, Lucie dût trouver seule à placer sa copie pour subsister, délaissant sa poésie au profit du roman, plus rentable. Elle multiplia les collaborations journalistiques et nombre de ses romans parurent en feuilleton, comme L’Ame aux trois visages qui contient un portrait de sa mère décédée en 1917. Elle sillonna le pays en guerre pour donner des conférences à Rouen, à Nancy. 

La fin de guerre ne mit cependant pas un terme à ce rythme hallucinant. Et pour répondre à la demande des journaux, Lucie Delarue-Mardrus en vint à puiser dans son quotidien et à s’inspirer de son entourage. De son propre aveu, elle peignit des amies comme Jeanne Devriès dans La Cigale (1924), Natalie Clifford-Barney figure, à peine, transformée dans L’Ange et les pervers (1930) et sa domestique Berthe apparaît dans Anatole (1930) … Elle multiplia les collaborations, ainsi signait-elle à La Vie au foyer, aux côtés de Marcelle Tinayre, ainsi qu’à Nos Loisirs dirigé par Huguette Garnier. Elle participa également à de nombreux comités littéraires, devint membre d’une association pour la sauvegarde du patrimoine normand, adhéra au club gastronomique Les Belles Perdrix en 1929. Elle sembla répondre oui à tous ceux qui la sollicitaient -elle rédigea ainsi de nombreuses préfaces-, notamment les jeunes artistes comme la poétesse Marie Salonne (1921-1944). Il subsiste de nombreuses lettres que Lucie Delarue-Mardrus adressa à celle qu’elle appelait « Ma chère enfant ». Elle trouva le temps de traduire Le Corbeau d’Edgar A. Poë ou des poèmes d’Anna Wickham, préfacés par ses soins et publiés en 1927. Elle partit, accompagnée de Chattie de plus en plus jalouse, pour donner une série de conférences en Belgique, au Portugal, en Angleterre, au Danemark -voyage qu’elle interrompit parce que malade-, à Honfleur également. En 1928, elle se rendit aux Etats-Unis d’où elle ramena de la matière pour une série d’articles publiée sous deux titres : Le Far-West d’aujourd’hui (1932), L’Amérique chez elle (1933). Elle se lança dans la fabrication de poupée de cire, s’essaya à la peinture à l’huile… Elle participa même au championnat de France d’échecs féminin à Paris en 1927. Elle découvrit la sculpture et réalisa une statue de Sainte Thérèse de Lisieux, inauguré à Notre-Dame-du-Havre. De cette sainte elle écrivit la première biographie, en 1926, Sainte Thérèse de Lisieux. Mais son intérêt pour la sculpture dépasse cet épisode mystique. Dans les dernières années de sa vie, elle a présenté au Salon de la Société Nationale des sculptures dont Danseurs nus, Dame Patricia, son nègre et son galant ou Deux danseuses et un indifférent. Elle exposa au Salon d’Hiver en 1936 un autoportrait dont on a perdu la trace.

Pour une raison inconnue, elle passa sous silence dans Mes Mémoires son intérêt pour le cinéma. En 1918, elle intrigua pour qu’Edmond Rostand devînt président de la Ligue Française du Cinématographe. Bien que de qualité inégale, ses romans des Années folles intéressèrent le cinéma. On connaît l’adaptation de L’Ex-voto (1922) qui fut adapté au cinéma par Marcel Lherbier en 1928 ainsi que celle de Graine au vent (1926) que Maurice Gleiez porta à l’écran en 1943. On ignore cependant qu’il existe un synopsis de La Monnaie de Singe et d’Une petite fille comme ça, roman publié en 1930. L’intrigue de La Cigale, bref roman sur la vie dissolue d’une jeune parisienne, s’intitula Cœur et chair ardents quand il fut adapté par Raymond Huguenard (1933). Elle préfaça Au seuil du paradis des images avec Louis Lumière de Paul Leroy (1939) … Ce dernier la fit figurer dans ses Femmes d’aujourd’hui avec Colette (1936) puis dans ses Muses de France (1943) aux côtés de Colette Yver et de Louise Hervieu. A-t-elle également été attiré par le théâtre ? On sait qu’à ses débuts, elle écrivit des pièces de théâtre dont la plus connue, et sans doute Sapho désespérée (1906) mais elle paraît être revenue à cette forme d’écriture dans les années 30 avec La Quatrième Eve (1932) et l’adaptation, en 1934, au théâtre de ce curieux roman L’Ange et les pervers (1930). La rédaction de ce titre est contemporaine de sa rupture définitive avec Chattie. Roman à clef, il relate son amitié avec Natalie Clifford Barney sur fond d’intrigue amoureuse. Ce roman fait également écho à ses réflexions sur Dieu, entérinées lors de la découverte et de la rédaction de sa biographie sur Sainte Thérèse de Lisieux. Si cette biographie suscita une vive polémique, L’Ange et les pervers, dans lequel elle abordait l’homosexualité -elle l’avait déjà abordée avec Les Amours d’Oscar Wilde (1929), ne provoqua aucune réaction chez la critique. L’intérêt qu’elle portait à cette nouvelle sainte (celle-ci avait été canonisée en mai 1925) étonnait, voire scandalisait. Une partie du public n’acceptait pas qu’une femme telle que Lucie Delarue-Mardrus, athée et divorcée, s’appropriât cette figure sacrée car elle ne pouvait que ternir la réputation de la carmélite.

Peu de temps avant leur rupture définitive, Chattie avait présenté Lucie Delarue-Mardrus à Germaine Castro. La romancière tomba sous le charme de cette chanteuse lyrique et dès lors, elle n’eut de cesse de promouvoir la carrière de sa nouvelle maîtresse au détriment de la sienne. Ainsi elle écrivit Une femme mûre et l’amour (1935) qui parut d’abord dans Le Journal. Il s’agit d’une sorte de biographie romancée de Germaine Castro, laquelle apparaît sous les traits de Victoria, dit « Torie ». Cette voix, que Lucie Delarue-Mardrus considérait comme sublime, allait d’abord chanter la musique et les chansons qu’elle composait. Le décès de son amie et médecin Jacqueline Fontaine l’affecta tellement qu’elle commença à souffrir de rhumatismes qui l’obligèrent à ralentir le rythme de sa production. Malgré cela, elle partit en Belgique, pour une nouvelle tournée de conférences, accompagnée de Germaine. Celle-ci la suivait désormais partout. Sa présence et sans doute également ses exigences, isolèrent de plus en plus Lucie Delarue-Mardrus. Celle-ci commença à se couper de son entourage dès que Myriam Harry, comme sa sœur Charlotte, la mirent en garde contre cette femme trop envahissante. Tant pour lancer Germaine que pour se renflouer, elle ambitionna de produire Germaine au music-hall. Cette dernière débuta dans un petit cabaret du côté de Montparnasse mais en 1934, elle se produisit sur la scène de l’Européen, avec Lucie Delarue-Mardrus comme accompagnatrice au piano, à la grande consternation de ses amis et de ses lecteurs… L’expérience ne dura que 8 jours… Pour se venger des humiliations que lui faisait subir Germaine, Lucie Delarue-Mardrus écrivit L’Amour attend (1937) qui retrace leur intimité : Armide l’intellectuelle et Gabrielle la musicienne boulotte et sentimentale, amoureuse d’un accordeur de piano. Malgré leurs différends, les deux femmes ne se séparèrent pas, elles s’associèrent même pour ouvrir un cabaret chantant, le Lloyd. Lucie Delarue-Mardrus y investit une petite fortune, se chargea de la publicité et de l’accueil. Si le Tout-Paris y vint, c’était davantage pour la rencontrer, lui confier un manuscrit, lui faire entendre un poème… Le cabaret ferma au bout de deux ans. Ruinée, elle dût se résoudre à vendre Le Pavillon de la reine, en 1936.

L’état de ses finances s’aggrava, tout comme sa santé… Ses amies, au nombre desquelles Myriam Harry, Natalie Clifford Barney, s’arrangèrent pour lui décerner le prix Renée Vivien, habituellement décernée à une jeune poétesse. Ces 10.000 francs ne lui suffirent pas, Lucie Delarue-Mardrus dût également vendre son appartement du Quai Voltaire. Sans doute comprit-elle qu’avec cette vente, elle mettait un terme à la partie la plus glorieuse de son existence. Ce n’est donc pas un hasard si elle se lança dans la rédaction de ses Mémoires (1938), aidée des notes qu’elle prenait régulièrement. Elle évoqua son enfance, justifia sa carrière littéraire, donna quelques clefs pour déchiffrer ses romans. Parallèlement, elle préfaçait le guide régional de la SNCF sur la Normandie. Son nouveau point de chute fut à Château-Gontier, en Mayenne ; elle y fit l’acquisition d’une grande maison au cours de l’été 1936, qu’elle occupa avec Germaine qui travaillait désormais pour la radio. Son cadre de vie servit à son roman Fleurette (1939), nom du cheval qui accompagna deux générations de vendeurs ambulants. Lorsqu’elle revenait à Paris, elle logeait désormais dans des hôtels de seconde zone. Malgré ce changement d’existence et l’aide de ses amis et de son ex-époux, elle avait de plus en plus de mal à faire face aux dépenses ; elle accepta même un temps de prendre des pensionnaires. Elle dut pourtant revendre sa maison de Château-Gonthier et ses meubles furent mis en vente publique… Elle y était restée à peine 3 ans. Elle envisagea de s’installer avec son beau-frère en Normandie, à la suite du décès de sa sœur Charlotte. Celui-ci n’acceptait qu’à la seule condition qu’elle rompît avec Germaine. Mais elle ne la quitta pas bien que celle-ci se soit remariée. Lucie Delarue-Mardrus ne revint plus à Honfleur. Elle s’installa chez Germaine et son mari, lesquels hébergeaient également la mère de Germaine. C’est ainsi que la guerre la surprit. Avec l’Occupation, Lucie Delarue-Mardrus se retrouva au chômage, plus aucun journal ne sollicitant sa collaboration. Elle continua pourtant d’écrire, d’apprendre le latin et l’arabe ; elle se décida à consigner ses souvenirs de jeunesse : El Arab paraîtra en 1944. Il semble qu’elle ait caché sa détresse financière et morale à ses amis puisqu’elle ne revint plus à Paris, pas même pour voir la première de Graine au vent au Paramount (mars 1943). Natalie Clifford Barney lui envoyait des colis alimentaires. Après une légère amélioration de son état, Lucie Delarue-Mardrus songea à rejoindre une de ses nièces en Tunisie… et à quitter Germaine qui n’avait plus à craindre la Gestapo. 

Elle décéda le 26 avril 1945. 

A ce jour l’œuvre de Lucie Delarue-Mardrus n’est qu’imparfaitement recensée ; tout n’est pas connu, elle n’a pas souvent pris le soin de réunir en recueil ses nouvelles, ses articles. 

Pour cette présentation rapide de l’existence de Lucie Delarue-Mardrus, je me suis servie de la seule biographie existant à ce jour, celle de Hélène Plat, Lucie Delarue-Mardrus. Une femme de lettres des années folles (1994). Les Mémoires de Lucie Delarue-Mardrus bien sûr, l’essai de P. Izquierdo, Devenir poétesse à la Belle Epoque (2009), son article « Postures et imposture de Lucie Delarue-Mardrus de 1908 à 1939 » in Fictions modernistes du masculin-féminin (1900-1940) paru en 2016 et le numéro d’avril 2009 de L’Oribus 74 consacré à Lucie Delarue-Mardrus, intitulé « De Honfleur à Château-Gontier. L’itinéraire de la « Princesse Amande ». 

Pour tâcher de cerner cette personnalité que fut Lucie Delarue-Mardrusnous avons cofondé en 2007 l’association des Amis de Lucie Delarue-Mardrus. https://lesamisdeluciedelaruemardrus.fr/

Une dizaine de lettres d’information a paru, contenant des découvertes faites par les membres de l’association : des poèmes, des articles de journaux, des partitions… 

3 bulletins ont été publiés : le 2e est consacré à Honfleur, le 3e contient la correspondance de Lucie Delarue-Mardrus avec sa professeure de violon Angèle Gaudefroy. 

Une journée d’étude a été organisée en novembre 2008, clôturée par des poèmes de Lucie Delarue-Mardrus mis en musique et chantés. 

A Honfleur, une promenade commentée est proposée depuis 2 ans, menant le visiteur sur les lieux fréquentés par Lucie Delarue-Mardrus ou mentionnés dans ses écrits.